Un journal télévisé américain. Un duplex avec la France. Un présentateur qui se dit outré par la présence de pauvres dans ses rues, qui demande au français comment son pays réussit si bien à cacher les pauvres dans les banlieues. Jusqu'ici, tout va bien : la question est hallucinante, mais après tout, elle est américaine!
Plus surprenante est la réponse de l'interviewé, qui n'est autre que le politicien de renom Patrick Balkany. (Renommé, car c'est pas n'importe qui qui peut se targuer d'être réélu maire tout en étant inéligible et condamné pour abus de biens sociaux). Morceaux choisis :

"Nous n'avons pas de misère en France. Il n'y a pas ce que vous appelez les pauvres."
"C'est des gens qui gagnent un peu moins d'argent. Donc ils ont les même logements que les autres, sauf que eux les payent moins cher."
"Bien sûr, il y a bien quelques sans domicile fixe qui eux ont choisi de vivre en marge de la société. Et même ceux là, on s'en occupe."

Ecouter l'interview :

  Télécharger la video :
(5Mo, se lit sans problème avec QuickTime ou avec VLC)

A ce stade, la marche à suivre est simple :
- Vérifier sur le calendrier que l'on est pas un 1er avril,
- S'assurer que l'on a pas consommé de substances hallucinogènes,
- Se repasser la video au cas ou on aurait raté la caméra cachée ou l'intervention de Marcel Béliveau à la fin,
- Lorsque les trois options précédentes ont échoué, s'arracher quelques cheveux et tenter d'oublier que ce type est un de ceux qui dirigent notre pays.

Après avoir creusé, on s'aperçoit que l'interview est truquée. Sauf que le farceur n'est hélas pas l'invité, mais le journaliste! L'émission Politics Prime n'existe pas, pas plus que les bureaux que l'on voit à l'écran. La farce vient d'un groupe d'altermondialistes, les Yes Men, qui a piégé Balkany. Car oui, c'est difficile à croire, mais le bonhomme est "sincère" et son cabinet a réagi en le défendant.
Ses déclarations sont tellement énormes qu'elles se passent de commentaires, et sur ce coup-là je vois mal comment sauver le soldat Balkany : petit mensonge pour défendre le modèle social français à l'étranger, peut-être ? A sa décharge, quand on a grandi à Neuilly s/Seine et qu'on règne en véritable chef de clan depuis des années sur une ville florissante qui suinte le clientélisme et la corruption par tous les pores, c'est pas forcément évident de se faire une idée claire de la pauvreté en France.

Plus réjouissants sont ces Yes Men, imposteurs professionnels passés maîtres dans l'art de caricaturer et de détourner le discours des vrais imposteurs qui nous gouvernent. Ils ont choisi l'humour comme arme pour mieux montrer les horreurs du néolibéralisme, et ça marche : les gus ont multiplié les opérations de ce genre depuis 1999, réussissant jusqu'à se faire inviter en tant que cadres de l'OMC dans des colloques très officiels, y parler le plus sérieusement du monde des bienfaits de l'esclavage en terme de rentabilité ... et se faire applaudir par l'auditoire! Où encore, se faire passer sur la BBC pour le porte-parole d'une entreprise responsable d'un désastre écologique en Inde et annoncer 12 milliards d'indemnisation aux victimes ... obligeant les vrais dirigeants pollueurs à annoncer publiquement qu'ils n'indemniseront personne !
Bourrés d'audace et de culot, ces militants d'un genre nouveau sont à ranger à coté de Michael Moore dans notre tiroir de la bonne humeur, celui qu'il faut ouvrir de temps en temps quand on en a vraiment marre de se dire : monde de merde !


Plus d'infos sur les Yes Men :
Le Monde : la guérilla altermondialiste armée de canulars
La-bas si j'y suis (audio)
A noter qu'un film est sorti l'année dernière.

Et surtout, n'oubliez pas de laisser un message sur le blog de Patrick Balkany pour lui exposer votre vision de la pauvreté.